L'AFFAIRE MC CURRY

PHOTO SCANDALE STEVE MC CURRY

Photographie de Cuba par Steve Mc Curry

La Photographie est multiple. Ici « Photojournalisme » et là « Art photographique », les genres s’affrontent.

En apparaissant en 1839, la photographie met à mal les « Beaux Arts » qui jaugeaient le beau au regard de la capacité de l’œuvre à ressembler au réel. La photo voit un dispositif technique proposer la copie parfaite automatiquement. Ce procédés donne à tous chimistes, puis chaque techniciens et enfin tous presse-bouton la possibilité d’être un artiste. Mais être artiste c’est occuper un statut particulier et il convient de le distinguer de celui du grand public. Le groupe des artistes est minoritaire, sa fonction à la société est d’apporter un regard sur celle-ci, différent de celui de l’ensemble. Signal d’alarme, appel au maintien de la nature humaine, décollage du quotidien matériel pour des sommets sans limites, l’Art fait rêver. Fait de rêveurs, tous ne peuvent sommeiller et la plus part doivent affronter la réalité pour que ce rêve même puisse être possible. L’Art pictural trouve sa survie dans l’impressionnisme et alors l’impression, le sentiment, la pensée donc le message de l’auteur prennent le pas sur la qualité de reproduction du réel. La peinture a évolué, la sculpture a évoluée, la gravure a évoluée, le dessin a évolué. L’Art en général évolue.


La Photographie qui depuis sa matérialité technique s’est vue attribuée une place dans les Arts plastiques est devenue Art. Pourquoi ne devrait-elle évoluer ?

Aucune raison pour cela. Et si les daguerréotypes fixaient l’organisation des habitations, bien vite le choix du cadrage, le choix de la lumière, le choix du sujet font apparaître comme pour la peinture l’angle sémantique de l’auteur. Et l’œuvre qu’elle soit sculpturale ou photographique témoigne de la relation de l’artiste au monde, l’œuvre est la matérialisation de la pensée de l’auteur qu’il communique par le sentiment. À l’opposé de la logique d’un texte ou d’un discours bien construit, l’œuvre artistique communique par l’impression. Par ce fait elle révèle la pluralité de la perception humaine et au-delà dévoile la pluralité de l’Homme lui-même. Ainsi dans la Casa Batlló réaménagée par Antoni Gaudi, la beauté artistique s’allie-t-elle à la logique architecturale, à certains aspects pratiques du quotidien, voire apportent des solutions techniques en termes d’aération, de maintien de température, de ventilation qui sont encore de nos préoccupations actuelles. Cette construction révèle les talents multidisciplinaires de son géniteur et ne voir en lui uniquement qu’un architecte est réducteur. De même comment ne voir en Léonard de Vinci que le peintre de la Joconde alors qu’il a brillamment investi des domaines aussi diverses et variés que la sculpture, la guerre, l’architecture, l’aéronautique, la Science, l’anatomie, la botanique, les mathématiques, la musique, la philosophie et même la poésie ? Notre société veut voir en chacun de nous un de ses éléments constitutifs par la performance dans une seule et unique tâche. Mais est-ce pour autant réaliste en son sein ? Peut-on cantonné un individu à une seule tâche comme le font les grandes organisations d’animaux sociaux que sont les ruches, les fourmilières ou les termitières ? L’observation appliquée de ces sociétés nous indique que même chez les animaux, comme pour les abeilles, les tâches changent avec l’âge… Alors puisque nous ne souhaitons nous élever au-dessus de la condition animale, pourquoi un homme resterait-il limité à une tâche donnée toute sa vie durant ?

Donald Mc Cullin fut journaliste de guerre, dû-t-il mourir sur un champ de bataille pour satisfaire à cette catégorisation que semble nous imposer la société par-dessus la condition animale de l’humanité ?

Alors photographe de condition, aurait-on dû lui interdire de faire des photos de banlieues puis de paysages sous prétexte qu’il déplace son centre d’intérêt au sein de la même discipline d’une sous-discipline à une autre ? De même Yan Morvan, un autre photographe de guerre, est-il hors des lois et des critères légaux ou éthiques du petit monde bien-pensant de la photographie parce qu’il a troqué son réflex pour une chambre qu’il traine avec la lenteur nécessaire sur les champs de bataille maintenant vides de combattants ? Sébastião Salgado doit-il être banni du même monde photographique parce qu’au bout de ce que son esprit pouvait supporter, il a trouvé l’opportunité de continuer à exister en tournant son objectif de la misère humaine vers la splendeur animale ?


De la même façon Steve Mc Curry, connu grand photojournaliste ne peut-il pas continuer à narrer la société l’entourant en appuyant une vision plus personnelle par les moyens artistiques actuellement à disposition ?

Sur la fameuse photo l’incriminant, un personnage mineur du fond, à peine visible sur nos écrans, mais seulement distinguable sur des tirages de grand format scruté à faible distance, est séparé du panneau indicateur pour respecter des règles artistiques et non plus journalistiques. Fait-on tant de foin avec les scènes du quotidien des Flandres représentées sur les tableaux de Brueghel ? Réfléchissons : les peintures lorsqu’elles étaient censées représenter la réalité, étaient-elles exemptes de modifications. Un peintre qui aurait fait moins long, de façon à assurer sa survie, le pif d’un Cyrano de grande famille aurait-il été porté au pilori comme Mc Curry ?

Voyons un peu : à statut d’artiste chacun, le peintre a comme devoir d’embellir le réel, voire d’imaginer un réel qui lui est propre et le photographe parce que la photographie avait pour rôle initial de présenter une copie de la réalité doit être privé de présenter le produit de sa pensée sous peine de plus être un photographe ?

Mais qui donc décide de cela ? La photographie est multiple et dans ce qui nous intéresse ici, elle peut être photojournalisme et répondre à des règles que le photographe a à suivre pour respecter son éthique. Ne pas exclure ou inclure des éléments de l’image telle qu’elle fut prise à l’instant où elle fut prise est une de ces règles.

La photo artistique doit être le reflet de la pensée de l’auteur et tous les moyens à sa disposition peuvent être utilisés pour servir ses desseins. Il est même de son devoir, pour respecter ses spectateurs et l’éthique qui les lie à eux, de modifier autant que nécessaire les images qu’il présente. Supprimer un élément permet d’épurer une image pour renforcer le message qu’elle communique, en rajouter un permet de focaliser sur un élément qui ne peut-être présent au moment de la prise, ou qui appartient à un autre monde et probablement celui de la réalité de l’artiste. Alors il est tout à fait concevable qu’un photographe de guerre ou un photojournaliste puisse rester photographe et dans les limites de sa condition humaine, puisse évoluer, progresser vers une autre sous-discipline de la photo. Il n’est pas inenvisageable qu’il puisse faire moins de reproduction authentique de la réalité pour exprimer davantage une interprétation personnelle du monde.

Abordons l’aspect financier : un photographe est connu pour ses images de guerre, il vieillit et souhaite passer à un autre aspect, plus artistique de la photographie puisque photographier est son métier et qu’il souhaite continuer à en vivre. Est-ce le dictat de la société refusant qu’il puisse simplement changer pour survivre qui va l’y empêcher ? Où cette pensée unique et monolithique contre la nature de l’Homme trouve-t-elle ces racines légales ? Assurément pas dans la logique ! Dans un premier temps, un photographe se spécialise dans un sous-domaine de la photographie afin que dans cette limitation il puisse en acquérir la maîtrise et être reconnu comme l’un des meilleurs. Puis il vieillit, il peut avoir fait le tour de ce sous-domaine et se sentir blasé, apeuré et dans une certaine incapacité à poursuivre dans cette voie. Alors photographe, il veut rester pour des raisons de formations et financières, mais en investissant un autre sous-domaine. Il lui faut recommencer un pénible travail d’apprentissage autant technique qu’intellectuel, efforts louables qu’il conviendrait de saluer à un âge où ils sont plus difficiles à produire. Venant d’un autre sous-domaine, il apporte avec lui une vision et un savoir-faire particuliers qui peuvent faire évoluer la sous-discipline dans une direction nouvelle, il est alors un inventeur potentiel qui peut faire évoluer la Photographie. Il devrait être accueilli à bras ouvert ! Que le milieu bien-pensant puisse ériger des obstacles à l’évolution naturelle des photographes manque pour le moins d’humanisme. Et à l’heure où la transdisciplinarité fait fureur dans la recherche et qu’elle dessine de nouveaux champs d’investigation, il est difficile de comprendre ces réactions surannées et obtuses. A Contrario, il convient de soutenir une large et profonde connaissance des techniques photographiques spécifiques à chacune des sous-disciplines photographiques. Car au lieu d’être pourvu d’une main à un doigt, le photographe peut mettre en œuvre autant de techniques que nécessaires, jouer à au moins dix doigts pour satisfaire avec plénitude non seulement son statut d’artiste, mais également celui d’Homme. Alors que le mensonge est dans certaines cultures un simple moyen, il rend coupable dans la culture occidentale.

Mais Mc Curry doit-il être considéré comme coupable ? Il est passé d’une photographie à une autre, poussé sans aucun doute par des nécessités financières et la décrépitude du statut du photojournalisme, lui-même pressé par l’amateurisme sociétal issus des réseaux sociaux. Mais il n’a pas rendu ce passage ni clair, ni public. Peut-on lui reprocher d’avoir craint les idéologies obsolètes qui le mettent actuellement en porte à faux ? Avec un peu de recul, on peut se demander qui est vraiment responsable de tout ce bruit et qui doit, au regard d’une évolution positive de l’Art photographique, respectant les statuts et les éthiques de chacun, changer d’attitude…


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